
Megumi est née le 5 octobre 1964 et a été élevée à Niigata, une préfecture située au bord de la mer du Japon. Elle vivait avec ses parents, Shigeru et Sakie Yokota, ainsi que ses deux frères jumeaux plus jeunes, Takuya et Tetsuya. Megumi était une adolescente joyeuse, qui aimait chanter, dessiner et pratiquer la calligraphie japonaise ainsi que le ballet classique. Au collège, elle faisait également partie du club de badminton. Elle était très proche de sa famille et menait une vie ordinaire.
Le 15 novembre 1977, Megumi se rend au collège comme à son habitude. Après les cours, elle participe à son entraînement de badminton. Une fois son activité terminée, Megumi prend le chemin du retour en compagnie d’une amie. A quelques centaines de mètres de la côte, les deux jeunes filles se séparent. Megumi poursuit alors seule son chemin vers chez elle. C’est la dernière fois qu’elle sera aperçue.
Lorsque Megumi ne rentre pas à l’heure habituelle, ses parents comprennent rapidement que quelque chose ne va pas. Elle devait pourtant simplement rentrer chez elle après son entraînement de badminton. Shigeru et Sakie partent alors à sa recherche, tandis que la police commence elle aussi ses investigations.
Dans une interview accordée à ABC News en 2019, son frère Takuya Yokota s’est souvenu de cette nuit où toute la famille s’est lancée à sa recherche : « Notre maison était près de la mer du Japon et le grondement de la mer était fort, le ciel était complètement noir et c’était effrayant pour les enfants. C’était une image vraiment sombre. Nous l’avons cherchée dans le noir avec une lampe torche, dans un hôtel abandonné et dans les forêts, mais il n’y avait aucune trace d’elle. »
Dans les premières heures, plusieurs possibilités sont envisagées : un accident, une fugue, un suicide ou un enlèvement. Les recherches se poursuivent dans les environs de Niigata, notamment autour du chemin qu’elle devait emprunter pour rentrer chez elle. Pourtant, rien ne permet de comprendre ce qui lui est arrivé. Aucun témoin ne peut expliquer sa disparition et aucun objet lui appartenant n’est retrouvé. Megumi semble s’être simplement volatilisée.
Dans cette même interview accordée à ABC News, Takuya Yokota a expliqué à quel point la disparition de sa soeur a bouleversé sa famille : « Quand elle a soudainement disparu, l’atmosphère est devenue très pesante dans la famille et il n’y a plus eu de conversation. Nous étions très déprimés chaque jour. »



Pour ses parents, l’attente devient rapidement insupportable. Les jours passent sans la moindre nouvelle. Shigeru commence à partir plus tôt le matin pour parcourir les environs et chercher sa fille, notamment le long de la côte. Sakie fait elle aussi le tour de la ville pendant plusieurs kilomètres, appelant le nom de Megumi dans l’espoir qu’elle puisse l’entendre.
Pendant près de vingt ans, la famille de Megumi reste sans réponse. Shigeru et Sakie continuent pourtant de chercher leur fille et de parler de sa disparition autour d’eux. Au fil des années, ils rendent son nom public dans l’espoir qu’une personne puisse enfin apporter une information. Mais aucune piste ne permet de savoir où se trouve Megumi ni ce qui lui est arrivé après avoir quitté son amie ce soir de novembre 1977.
Puis, le 21 janvier 1997, tout bascule. Vingt ans après sa disparition, la famille apprend une information qui paraît alors presque impossible à croire : Megumi serait vivante et se trouverait à Pyongyang, en Corée du Nord. Son histoire est immédiatement relayée par les médias japonais et son cas arrive même devant le Parlement. Pour ses parents, cette nouvelle représente à la fois un immense espoir et le début d’une nouvelle période d’incertitude. Car si Megumi est réellement en vie, une question devient alors essentielle : comment une adolescente japonaise de 13 ans a-t-elle pu se retrouver en Corée du Nord ?

En septembre 2002, près de 25 ans après la disparition de Megumi, un événement historique va bouleverser l’affaire. Lors d’un sommet entre le Premier ministre japonais Junichiro Koizumi et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, ce dernier reconnaît pour la première fois que des citoyens japonais ont bien été enlevés par la Corée du Nord. Selon les informations communiquées par Pyongyang, Megumi fait partie des personnes enlevées. La Corée du Nord affirme alors que cinq des personnes enlevées sont encore en vie, tandis que huit, dont Megumi, seraient décédées.
Pyongyang fournit également plusieurs éléments censés permettre de retracer le parcours de Megumi en Corée du Nord, notamment des photographies présentées comme ayant été prises après son enlèvement. Sur certaines d’entre elles, Megumi apparaît plus âgée, alors qu’elle aurait une vingtaine d’années. Pour ses parents, ces images sont bouleversantes : elles constituent l’une des rares traces de leur fille depuis sa disparition. Mais elles soulèvent aussi de nombreuses questions, car la famille doit désormais se fier aux informations fournies par un régime qui a longtemps nié l’existence même des enlèvements.
Ces photographies contrastent également avec le témoignage d’un ancien agent nord-coréen ayant fait défection, selon lequel Megumi aurait opposé une forte résistance après son arrivée en Corée du Nord, allant jusqu’à se blesser en tentant de s’échapper. Pour son frère Takuya, ces images ont peut-être été réalisées dans le but de montrer une jeune fille en bonne santé et bien traitée, sans laisser apparaître la détresse qu’elle pouvait réellement ressentir. Il souligne également qu’il est impossible de déterminer à quel moment ces clichés ont été pris, ni dans quelles circonstances exactes.

Selon les informations communiquées par la Corée du Nord, Megumi aurait vécu plusieurs années dans le pays après son enlèvement. Elle aurait épousé Kim Young-nam, un Sud-Coréen qui aurait lui aussi été enlevé par la Corée du Nord alors qu’il était adolescent. Ensemble, ils auraient eu une fille, Kim Hye-kyung, née en 1987. Lorsque cette information est révélée en 2002, les parents de Megumi découvrent donc qu’ils auraient une petite-fille qu’ils n’ont jamais connue.
Mais le récit de Pyongyang comporte déjà plusieurs zones d’ombre. La Corée du Nord affirme que Megumi serait morte en 1994, à seulement 29 ans, après avoir souffert de problèmes de santé. Elle affirme également qu’elle se serait suicidée. Pour sa famille, ces explications sont difficiles à accepter, d’autant que plusieurs éléments transmis par la Corée du Nord vont ensuite être remis en question par les autorités japonaises.
En novembre 2004, Pyongyang remet aux autorités japonaises des restes présentés comme ceux de Megumi. Des analyses ADN sont alors réalisées au Japon. Le résultat va provoquer un nouveau choc : l’analyse d’une partie de ces restes révèle un ADN qui n’est pas celui de Megumi. La Corée du Nord rejettera par la suite les conclusions japonaises, affirmant que les résultats des analyses étaient faux.

En 2006, un nouvel élément vient cependant renforcer l’idée que Kim Young-nam était bien le mari de Megumi. Des analyses ADN réalisées par les autorités japonaises permettent d’établir qu’il existe une forte probabilité que Kim Young-nam soit bien le père de la fille de Megumi, Kim Hye-kyung. La même année, Kim Young-nam apparaît publiquement en Corée du Nord et affirme que Megumi est bien morte en 1994. Il rejette également les conclusions japonaises concernant les restes présentés comme ceux de son ancienne épouse. Pour les parents de Megumi, ces déclarations ne permettent toujours pas de comprendre ce qui est réellement arrivé à leur fille.
Après avoir découvert qu’ils avaient une petite-fille née en 1987, les parents de Megumi ont espéré pendant des années de pouvoir la rencontrer et apprendre davantage de choses sur leur fille. En 2014, Sakie et Shigeru Yokota rencontrent finalement leur petite-fille Kim Hye-kyung en Mongolie, lors d’une rencontre organisée avec l’accord des autorités japonaises et sud-coréennes. Shigeru et Sakie découvrent également qu’ils sont déjà arrière-grands-parents : Kim Eun-gyong est venue accompagnée de son mari et de sa fille âgée d’une dizaine de mois.
Après cette rencontre, les négociations avec la Corée du Nord n’aboutissent pas à une résolution de l’affaire. Le Japon continue de demander des explications et considère toujours que les éléments fournis par Pyongyang ne permettent pas d’établir avec certitude que Megumi est morte en 1994.
En juin 2020, Shigeru Yokota meurt de causes naturelles à l’âge de 87 ans, après avoir consacré une grande partie de sa vie à retrouver sa fille. Il disparaît sans avoir pu connaître la vérité sur son sort. Sakie, elle, continue de réclamer le retour de Megumi et de demander des réponses aux autorités nord-coréennes.

L’affaire Megumi Yokota est loin d’être un cas isolé. Quelques semaines seulement après la reconnaissance officielle des enlèvements par Kim Jong-il, cinq victimes sont finalement autorisées à rentrer au Japon, le 15 octobre 2002, après avoir passé plus de vingt ans en Corée du Nord. Leur retour permet de recueillir de précieux témoignages et de mieux comprendre ce qu’elles ont vécu pendant leurs années de captivité.
Les deux premières victimes sont Yasushi et Fukie Chimura. Le 7 juillet 1978, les deux jeunes gens, alors âgés de 23 ans, quittent leur domicile en disant qu’ils partent en rendez-vous. Ils ne rentreront jamais. Leur véhicule est retrouvé près d’un point d’observation sur le littoral, avec les clés encore sur le contact.
Les deux autres victimes, Kaoru Hasuike et sa petite amie Yukiko Okudo connaissent un destin similaire. Le 31 juillet 1978, tous deux disparaissent à Kashiwazaki, dans la préfecture de Niigata. Emmenés en Corée du Nord, ils y passent plus de vingt ans sous le contrôle du régime et se marient en 1980. Après leur retour au Japon, Kaoru témoignera de la surveillance permanente à laquelle ils étaient soumis ainsi que de l’absence totale de liberté.
La dernière victime à être autorisée à rentrer au Japon est Hitomi Soga. Le 12 août 1978, alors âgée de 19 ans et travaillant comme infirmière, elle quitte son domicile avec sa mère Miyoshi pour aller faire des courses. Toutes deux disparaissent ce jour-là. Hitomi sera finalement rapatriée le 15 octobre 2002, mais sa mère ne reviendra jamais au Japon et son sort demeure encore aujourd’hui inconnu.
Le cas d’Hitomi Soga est particulièrement important pour l’affaire Megumi, car les deux jeunes filles ont vécu ensemble en Corée du Nord pendant plusieurs mois. Elles se rencontrent dans une résidence surveillée près de Pyongyang et deviennent proches. Hitomi se souvient notamment que Megumi parlait souvent de sa famille, de sa mère et de ses deux frères jumeaux. Les deux jeunes filles échangeaient discrètement en japonais et chantaient parfois ensemble des chansons japonaises. Pour Hitomi, Megumi était devenue comme une petite soeur. Au total, elles auront vécu ensemble environ 8 mois avant d’être séparées.
Après son retour au Japon, Hitomi raconte également que Megumi lui avait confié avoir été enlevée alors qu’elle rentrait de son activité de badminton. Elle lui aurait expliqué avoir été soudainement saisie par un homme avant d’être emmenée de force. Le témoignage de Hitomi reste à ce jour l’un des rares récits directs permettant de comprendre les premières années de Megumi en Corée du Nord.
Près de 50 ans après sa disparition, l’affaire reste donc ouverte. La Corée du Nord affirme que Megumi est morte en 1994, mais le Japon considère toujours que son sort n’est pas établi. Une petite-fille a finalement été retrouvée, une famille a pu se rencontrer, mais la personne que les Yokota attendaient depuis toutes ces années n’est jamais rentrée chez elle. Pour eux, comme pour les autorités japonaises, une question reste toujours sans réponse : qu’est-il arrivé à Megumi Yokota ?

